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… Autour de nous le soleil enflamme les sommets, mais ces vallées perdues sont difficilement pénétrables à la lumière, et c’est dans le demi-jour que, pendant deux heures, nous dominons la piste qui surplombe la Suli Gad. Ça et là des églantiers épanouissent leurs corolles jaune clair et un vol de pigeons des neiges s’élève et s’abaisse en tournoyant au-dessus du ravin que nous dominons de très haut ; nous cherchons en vain des tahrs ou d’autres animaux sur les pentes d’en face ; nous n’en avons guère rencontré sur notre route, en particulier aucun spécimen de faune exotique tels que l’ours noir d’Asie ou le panda rouge.

La piste rejoint la Suli Gad en amont, dans des grottes où du lichen couleur de bronze recouvre les rocs le long des rives ombragées de pins, de noyers et de fougeraies tièdes. Quand le soleil du matin éclaire les feuillages rouges et les sombres conifères immobiles, la rivière étincelle à l’ombre de la forêt ; ses eaux turquoise et blanches dévalent en grondant le long de blocs de rochers luisants d’éclaboussures, creusent des bassins écumants, dégringolent en une longue suite de rapides. Dans le souffle froid du torrent, l’air sec est adouci par la brume ; la nuit dernière sous les étoiles, cette même eau ruisselait à travers la neige. Plus bas, au ressaut d’une cataracte, elle scintille avant de bondir dans le vide et rejaillit vers le soleil dont les rayons culbutent au milieu de ses tourbillons qui dansent sur le fond enneigé des montagnes lointaines.

En amont, dans la faille du canyon, le rugissement des galets accentue le silence et l’obscurité. Quelque chose écoute, et j’écoute, moi aussi : quel intrus s’aventure ici ? Qui respire ? Je casse une fougère pour regarder ses spores, puis je la jette et suis aussitôt la proie de l’angoisse : les plus grands péchés, disent les sherpas, sont de cueillir les fleurs sauvages et de menacer les enfants. Ma voix murmure des regrets, son étrange qui accentue l’intrusion. Je regarde autour de moi : qui a parlé ? Et qui écoute ? Qui est ce « je » toujours présent qui n’est pas moi ?

La voix d’un oiseau solitaire pose la même question.

Ici, au coeur des secrets de la montagne, dans le rugissement du torrent, je me palpe pour m’assurer de ma réalité ; je prononce mon nom à haute voix et ne réponds pas.

Près d’un mur de roc sombre, une libellule noire et or étincelle et vrombit au-dessus d’un petit ruisseau ; une noix tombe sur un matelas de feuilles jaunes. Je me demande si quelque part au monde il existe une rivière plus belle que la haute Suli Gad au début de l’automne. J’aperçois à travers la brume un esprit des eaux sous la forme d’un monumental rocher gris clair, poli par ses draperies d’eau blanche et, plus haut, le ruban d’une cascade qui descend de l’est le long d’une falaise à pic, rencontre le courant d’air qui remonte la gorge, et se change en brouillard avant de toucher le sol ; cette poussière d’eau s’envole jusqu’au rebord de la cassure et forme un halo parmi les pins dressés comme des sentinelles.

La piste quitte la berge et grimpe dur à travers les arbres, puis redescend sous le surplomb dégoulinant d’une caverne où brillent les baies rouges des cotonéasters, les jaunes, bleus et blancs des fleurs alpines ; au-dessus, pareil à un palais de glace surmontant un pic plus proche, se dresse le Kanjiroba. Au crépuscule le sentier redescend vers le cours supérieur de la Suli où le camp est installé près des eaux grondantes. Nous hurlons sans nous entendre, nous nous déplaçons comme des ombres dans l’obscurité du canyon.

Peter Matthiessen, le léopard des neiges.

 

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